Fille de Lamech et Tsilla selon Genèse 4:22, Naamah est l’une des figures féminines les plus énigmatiques de la Bible hébraïque. Mentionnée en un seul verset du texte canonique, elle devient au fil des siècles, dans la littérature rabbinique et mystique, une entité nocturne complexe oscillant entre séduction, transgression et puissance surnaturelle. La présente étude retrace l’évolution de cette figure depuis sa première attestation biblique jusqu’à ses développements dans le Zohar et la Kabbale médiévale, en s’appuyant sur une lecture comparative des sources primaires.
1. La mention biblique : une femme sans histoire
Le texte de Genèse 4:22 est d’une brièveté déconcertante : « Tsilla enfanta aussi Toubal-Caïn, qui forgeait tous les instruments de bronze et de fer. La sœur de Toubal-Caïn était Naamah. » Le nom hébreu נַעֲמָה (Na’amah) signifie littéralement « l’agréable », « la belle », ou encore « celle qui est douce ». Cette étymologie sera déterminante dans les développements ultérieurs de la figure.
Ce verset appartient à la généalogie des Caïnites, lignée maudite issue du fratricide originel. Le fait que Naamah soit explicitement nommée, contrairement à la quasi-totalité des femmes de cette généalogie, a suscité l’interrogation des exégètes dès l’Antiquité. Pourquoi ce nom ? Pourquoi cette mention isolée, sans contexte narratif, sans action, sans parole ?
Le Midrash Genesis Rabbah (23:3), compilé entre le IVe et le VIe siècle de l’ère commune, propose une première réponse : « Pourquoi est-elle nommée Naamah ? Parce que ses actions étaient agréables. » Cette interprétation positive sera rapidement concurrencée par une lecture radicalement opposée.
2. La tradition rabbinique classique : entre femme vertueuse et démone séductrice
La littérature rabbinique classique est divisée sur la nature de Naamah. Deux traditions coexistent, irréductibles l’une à l’autre.
2.1 La tradition positive
Une minorité de sources identifie Naamah à une figure vertueuse. Le Targum pseudo-Jonathan, traduction araméenne du Pentateuque datée approximativement du VIIe siècle, suggère que Naamah serait l’épouse de Noé, sauvée du déluge en raison de sa piété. Cette identification, bien que minoritaire, témoigne de l’ambiguïté fondamentale attachée au personnage.
2.2 La tradition démoniaque
C’est cependant la tradition démoniaque qui dominera la réception de Naamah dans la mystique juive. Le Midrash Abkir présente Naamah comme l’une des entités nocturnes qui s’unissent aux anges déchus Shamhazaï et Azazel, dans une relecture de l’épisode des Bnei Elohim de Genèse 6:1-4.
Cette connexion avec les anges déchus est fondamentale. Elle inscrit Naamah dans la mythologie des Veilleurs (Egrḗgoroi en grec, Ir en hébreu), ces anges qui, selon le Livre d’Hénoch (1 Hénoch 6-11), descendent sur le mont Hermon pour s’unir aux filles des hommes.
3. Naamah et Lilith : une dyade démoniaque
L’un des développements les plus significatifs de la figure de Naamah est son association progressive avec Lilith. Le Treatise on the Left Emanation attribué à Isaac ben Jacob ha-Kohen (XIIIe siècle, Castille) constitue le texte le plus explicite sur cette dyade. Naamah y est présentée comme l’une des quatre épouses démoniaques de Samaël, aux côtés de Lilith, Agrat bat Mahlat et Eisheth Zenunim.

4. Le Zohar : Naamah comme puissance cosmologique
C’est dans le Zohar, corpus fondateur de la Kabbale castillane, rédigé par Moïse de Léon à la fin du XIIIe siècle, que la figure de Naamah atteint sa pleine dimension cosmologique.
Le Zohar (I, 19b ; II, 267b) présente Naamah comme une puissance issue du côté gauche de l’arbre séphirotique : la Sitra Achra (« l’Autre Côté »). Elle est décrite comme une entité d’une beauté redoutable, capable de prendre forme humaine pour séduire les hommes et capter leur énergie vitale.
Un passage particulièrement commenté lui attribue une fonction spécifique : Naamah est celle qui « erre dans le monde et s’empare des enfants des hommes ».

4.1 Naamah et le pacte
Une tradition marginale mais persistante, présente dans certains commentaires kabbalistiques tardifs de l’école lourianique du XVIe siècle à Safed, associe Naamah à la notion de brit : le pacte, l’alliance. Selon cette tradition, Naamah serait liée par un contrat cosmique antérieur à la création, une obligation qui la contraint à exercer sa fonction de séductrice malgré elle.
Cette lecture ouvre une dimension tragique inédite : Naamah ne serait pas fondamentalement maléfique, mais condamnée à l’être.

5. Persistances et réceptions modernes
La figure de Naamah connaît une remarquable persistance dans les traditions ésotériques postmédiévales. Au XIXe siècle, Eliphas Lévi la mentionne dans son Dogme et Rituel de la Haute Magie (1855). Au XXe siècle, Gershom Scholem (Major Trends in Jewish Mysticism, 1941) et Raphael Patai (The Hebrew Goddess, 1967) replacent Naamah dans le contexte plus large des figures féminines du judaïsme.
Conclusion
La trajectoire de Naamah dans la littérature rabbinique et mystique illustre un mécanisme récurrent dans la formation des mythologies démonologiques : la transformation d’une figure biblique mineure en entité cosmologique complexe. Agréable et dangereuse, séductrice et contrainte, humaine et surnaturelle, Naamah cristallise les ambivalences profondes que la tradition hébraïque projette sur la féminité transgressive.
𓂀 Ante omnia
Sources primaires
Genèse 4:22 — texte massorétique Genesis Rabbah 23:3 — IVe-VIe siècle Targum pseudo-Jonathan — VIIe siècle Zohar I, 19b ; II, 267b — Moïse de Léon, fin XIIIe siècle Iggeret ha-Kodesh — Isaac ben Jacob ha-Kohen, XIIIe siècle
Bibliographie
PATAI, Raphael. The Hebrew Goddess. Wayne State University Press, 1967. SCHOLEM, Gershom. Major Trends in Jewish Mysticism. Schocken Books, 1941. DAN, Joseph. « Samael, Lilith, and the Concept of Evil in Early Kabbalah. » AJS Review, vol. 5, 1980. IDEL, Moshe. Kabbalah and Eros. Yale University Press, 2005.
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