À travers cinq traditions, égyptienne ancienne, islamique médiévale, slave, germanique populaire et philosophique contemporaine, cet article retrace l’émergence d’une figure féminine récurrente : celle qui accompagne les âmes entre les mondes sans chercher à les posséder, et qui perçoit le réel comme un tissu de relations vivantes plutôt que comme un décor inerte. Loin d’une croyance naïve en des esprits errants, ces traditions encodent une ontologie cohérente que l’anthropologie contemporaine nomme « tournant ontologique » , dans laquelle la frontière entre vivants et morts, humains et non-humains, n’a jamais constitué une limite absolue. L’article propose de lire ces figures non comme des survivances folkloriques mais comme des systèmes de connaissance autonomes, et d’interroger ce que leur disparition progressive dans les traditions abrahamiques révèle de la gestion institutionnelle du féminin et du sacré.
Introduction : ce que l’oubli dissimule
Toutes les traditions animistes partagent un postulat que les monothéismes institutionnels ont mis des siècles à éroder : le monde n’est pas composé de choses inertes observées par un sujet conscient. Il est fait de présences, fleuves, rochers, animaux, ancêtres, vents, entretenant entre elles des relations qui préexistent à l’humain et lui survivent. Dans ce cadre, la mort n’est pas une cessation mais un changement de registre. Les morts restent actifs, consultables, parfois dangereux. Et certaines femmes, dans des cultures séparées par des millénaires et des milliers de kilomètres, semblent avoir su les entendre.
Cette récurrence n’est pas l’effet d’une diffusion culturelle. Elle dit quelque chose de plus fondamental : dans les sociétés à cosmologie animiste, la médiation entre les mondes est confiée à une figure féminine non par convention mais par logique structurelle. La femme animiste n’est pas une prêtresse au sens institutionnel. Elle ne représente pas le sacré. Elle en est une interface. Présente dans cinq traditions que cet article examine en séquence, cette figure permet de penser autrement la relation entre mémoire, âme, et continuité du vivant.
L’anthropologue Philippe Descola a proposé de classer les ontologies en quatre régimes : naturalisme, animisme, totémisme, analogisme[1]. L’animisme se distingue par l’attribution aux non-humains d’une intériorité similaire à celle des humains, couplée à une extériorité radicalement différente. Cette définition prend un relief saisissant dès qu’on l’applique aux figures féminines de médiation que nous allons rencontrer : elles partagent toutes, à travers des cultures séparées, cette capacité à percevoir l’intériorité là où les traditions dominantes ne voient que de la matière.
I. Égypte ancienne : le ka comme relation
L’âme plurielle
La civilisation égyptienne ancienne ne connaît pas l’âme au sens monolithique que lui conféreront ultérieurement le christianisme ou l’islam. Elle en distingue au minimum cinq composantes : le ka (double spirituel, force vitale transmissible), le ba (aspect mobile de la personnalité, souvent figuré en oiseau à tête humaine), le akh (entité transfigurée des morts bienheureux), l’ib (cœur, siège moral) et le ren (nom, dont la destruction équivaut à l’annihilation de l’être[2]). Cette pluralité n’est pas anecdotique : elle traduit une ontologie relationnelle dans laquelle l’identité n’est pas un noyau fixe mais un nœud de fils, susceptible de se défaire ou de se renforcer selon les relations entretenues avec le monde des vivants et celui des morts.
Dans ce contexte, les femmes jouent un rôle de médiation que les sources hiéroglyphiques documentent abondamment. Les pleureuses rituelles (djerit) ne sont pas de simples actantes d’un protocole funéraire. Elles activent littéralement le ba du défunt par leurs lamentations : leur voix est la condition de la mobilité post-mortem de l’âme. Plus encore, certains textes des Pyramides font mention de figures féminines anonymes qui reconnaissent le mort avant que les gardiens divins eux-mêmes ne l’identifient[3]. Cette préséance du regard féminin sur le regard institutionnel est, en termes animistes, exactement ce qu’on attend : la médiatrice perçoit l’intériorité là où le système ne voit encore qu’un corps.
La femme qui change de visage
Un détail iconographique retient l’attention : contrairement aux figures masculines des panthéons égyptiens, souvent associées à des attributs stables, plusieurs figures féminines liées à la médiation des âmes apparaissent sous des aspects variables. Isis elle-même, prototype de la médiatrice, revêt des apparences multiples, femme, milan, scorpion, selon le registre de sa fonction[4]. Cette instabilité formelle n’est pas une incohérence mythologique. Elle dit que la médiatrice n’est pas son apparence. Son identité réside dans sa fonction relationnelle, non dans son corps. Chaque époque, chaque interlocuteur, peut l’appeler à une forme différente. L’essence reste invariable ; la surface s’adapte.
II. Traditions islamiques : djinns, âmes et intermédiaires
La taxonomie des esprits
Le Coran reconnaît explicitement l’existence des djinns comme catégorie d’êtres créés parallèlement aux humains, dotés de libre-arbitre et susceptibles de croire ou non[5]. Cette reconnaissance institutionnelle d’un peuple invisible crée les conditions d’une cosmologie animiste structurée au sein même du monothéisme abrahamique. Les djinns habitent les lieux : sources, carrefours, ruines, seuils , et entretiennent des relations avec les humains qui peuvent être bénéfiques, neutres ou délétères. Leur existence ne contredit pas le monothéisme ; elle le complexifie.
Ce qui retient davantage l’attention pour notre propos est la figure de la wali féminine : la sainte islamique populaire, qui, dans les pratiques dévotionnelles du Maghreb, d’Égypte et du Proche-Orient médiéval, occupe précisément la position de médiatrice entre le monde des vivants et celui des esprits. Les waliyya ne sont pas des figures officiellement reconnues par la jurisprudence sunnite, mais leur présence dans les pratiques populaires est massive et documentée dès le XIIe siècle[6]. Ce qu’elles font est précisément ce que le cadre animiste attendrait d’elles : elles accompagnent, elles négocient, elles équilibrent. Elles ne détruisent pas les forces contraires : elles rétablissent la juste relation.
L’esprit qui a rompu son rapport au monde
La tradition islamique distingue soigneusement les djinns dont la relation au monde reste juste, qui honorent les pactes, respectent les frontières entre les registres, et ceux qui ont rompu cet équilibre. Ces derniers ne sont pas qualifiés de mauvais au sens d’une essence maléfique, mais de déréglés : ils ont brisé la réciprocité qui structure le cosmos animiste. Le théologien Al-Qurtubi (XIIIe s.) note que le péché d’Iblis n’est pas l’opposition à Dieu en soi, mais le refus de la relation , le refus de s’incliner, c’est-à-dire de reconnaître l’altérité comme telle[7]. Dans cette lecture, la dangerosité d’un esprit est directement proportionnelle à son incapacité à habiter la relation. Ce n’est pas l’hubris de la puissance mais la clôture du soi qui fait le monstre.
III. Les lisières de l’Europe : animisme slave et germanique
Ce que le folklore dissimule
L’animisme n’a pas disparu en Europe au moment de la christianisation. Il a été folklorisé, relégué dans la catégorie du populaire, du superstitieux, du non-sérieux, afin d’en contenir l’efficace sans en admettre la cohérence. Les cunning-folk anglais, les kluge Frauen germaniques, les znakhari slaves : partout en Europe, jusqu’au XIXe siècle au moins, des femmes exercent une fonction de médiation entre le monde ordinaire et le monde des esprits[8]. Elles guérissent, accompagnent les agonisants, identifient les esprits malins, négocient avec les morts-revenants. Leur savoir est transmis de femme à femme, souvent sans document écrit, précisément parce que la mise en écriture institutionnelle équivaut à une confiscation.
La femme des seuils : Sorabe et autres traditions marginales
Les Sorabes, minorité slave installée en Lusace (actuelle Allemagne de l’Est), ont maintenu jusqu’au XXe siècle des pratiques animistes remarquablement préservées. Leur conception de l’âme, le duša, distingue une composante qui quitte le corps au moment de la mort et une autre qui reste liée au lieu de vie pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines[9]. Pendant cette période de transition, une femme du clan joue le rôle de Hüterin (gardienne) : elle veille à ce que le mort ne soit pas perturbé, parle à sa composante résiduelle comme à un vivant, et accompagne progressivement son détachement du monde des lieux. Ce rôle n’est pas attribué par autorité sociale mais par reconnaissance communautaire : on sait, sans qu’elle ait à le déclarer, que certaines femmes voient ce que les autres ne voient pas.
Ce « voir » n’est pas de l’ordre du surnaturel. C’est une attention différente portée au réel : une disponibilité à percevoir l’intériorité dans ce que la modernité traite comme extériorité brute. La Hüterin n’a pas de mémoire spéciale. Elle a une présence spéciale. Et c’est précisément là que réside toute la différence cosmologique entre deux modes d’être face au temps.
IV. Le tournant ontologique contemporain
Latour et le Parlement des choses
La philosophie contemporaine a opéré, depuis les années 1990, ce qu’on appelle le « tournant ontologique » : un retour critique sur les catégories fondamentales du naturalisme occidental. Bruno Latour, Tim Ingold, Donna Haraway et Eduardo Viveiros de Castro ont, par des voies différentes, remis en question la frontière nature/culture sur laquelle repose l’exclusion des non-humains de toute agentivité[10]. Ce n’est pas un retour romantique à un animisme primitif. C’est la reconnaissance que les traditions animistes encodaient une ontologie relationnelle que la philosophie met aujourd’hui les mots de la rationalité académique à articuler.
La proposition de Latour : un « Parlement des choses » où fleuves, forêts et glaciers seraient représentés comme des entités dotées d’intérêts propres, est animiste dans sa structure, même si Latour refuse ce terme[11]. Ce qu’elle implique pour notre propos est direct : si le réel est constitué de relations et non d’objets, alors la médiatrice animiste n’est pas une figure marginale de la superstition. Elle est l’épistémologue du vivant. Celle qui sait que la rivière a des intérêts, que le mort n’est pas encore parti, que l’esprit perturbateur n’est pas l’essence du mal mais un déséquilibre relationnel cherchant à se résorber.
Le mouvement sorcière contemporain
Le néo-chamanisme urbain et les pratiques dites witchcraft, terme délibérément récupéré par les féminismes contemporains, représentent une autre réactivation. Starhawk, Silvia Federici et les théoriciennes du witch feminism ont montré que la chasse aux sorcières des XVIe-XVIIe siècles n’a pas visé des femmes exerçant réellement de la magie, mais des femmes détenant un savoir relationnel que le capitalisme naissant et l’Église institutionnelle ne pouvaient tolérer comme système concurrent[12]. Dans cette lecture, la figure animiste féminine est avant tout une figure de résistance épistémologique : elle connaît le monde autrement, et ce savoir est dangereux.
Conclusion : la médiatrice sans nom
À travers ces cinq traditions se dessine un profil cohérent que l’anthropologie comparative n’a pas encore pleinement théorisé. La médiatrice animiste change de visage selon les contextes culturels, mais sa fonction demeure invariable : elle perçoit ce que les autres ne perçoivent pas, elle accompagne ce que les systèmes institutionnels cherchent à contrôler, elle maintient ouvertes les frontières que les théologies tendent à fermer. Elle n’est pas hors du monde comme le prêtre ou le clerc : elle est au seuil, là où les registres s’articulent.
Ce qui frappe par-dessus tout est le rapport de cette figure au temps. Contrairement aux figures prophétiques, qui reçoivent un message et le transmettent, la médiatrice animiste n’a pas de mémoire institutionnelle. Son rapport au passé est présence, et non mémoire : elle perçoit les traces des morts dans le lieu, dans le corps des vivants, dans la texture de l’air. Cette absence de mémoire accumulée n’est pas une limitation. C’est peut-être ce qui lui permet de rester disponible : de ne pas être alourdie par le poids de ce qui a déjà été.
On peut se demander ce que ce type d’être, sans passé institué, entièrement relationnelle, changeante de forme et constante de fonction, représente face à la linéarité des grandes traditions abrahamiques. Peut-être simplement ceci : une ontologie concurrente qui n’a jamais tout à fait disparu, même recouverte par des siècles de discours officiels. Elle reste là, dans les marges des textes, dans les pratiques que les inquisiteurs ont consignées pour mieux les condamner, dans les récits qu’on dit réservés aux femmes et aux enfants. Elle attend qu’on lui repose la question.
Notes et références
- Descola, Philippe. Par-delà nature et culture. Paris : Gallimard, 2005, pp. 168-213.
- Assmann, Jan. Death and Salvation in Ancient Egypt. Ithaca : Cornell University Press, 2005. Chapitre 3, « The Egyptian Concept of the Soul and Its Five Components ».
- Faulkner, R.O. The Ancient Egyptian Pyramid Texts. Oxford : Clarendon Press, 1969. Utterances 222-224.
- Pinch, Geraldine. Magic in Ancient Egypt. London : British Museum Press, 1994.
- Coran, sourate Al-Jinn (72).
- Cornell, Vincent J. Realm of the Saint: Power and Authority in Moroccan Sufism. Austin : University of Texas Press, 1998.
- Al-Qurtubi, Tafsir Al-Jami li-Ahkam al-Quran, commentaire de Baqara 2:34.
- Davies, Owen. Popular Magic: Cunning-folk in English History. London : Hambledon Continuum, 2007.
- Meschkank, Wito. « Sorbische Volksüberlieferungen zum Tod und zum Jenseits. » Lětopis 38 (1991): 41-58.
- Viveiros de Castro, Eduardo. « Cosmological Deixis and Amerindian Perspectivism. » Journal of the Royal Anthropological Institute 4/3 (1998): 469-488.
- Latour, Bruno. Nous n’avons jamais été modernes. Paris : La Découverte, 1991, pp. 193-207.
- Federici, Silvia. Caliban et la Sorcière. Genève : Entremonde, 2014.
Reçu le 14 mars 2026 · Accepté le 2 avril 2026 · © Codex Arcana 2026
