Libellus de Pactis Daemonum

Petit traité des pactes avec les démons Manuscrit anonyme, XIIIe siècle


Note éditoriale — Codex Arcana

Le texte qui suit est la transcription et la traduction d’un fragment manuscrit découvert en 2019 dans les archives du couvent dominicain de Santa Sabina à Rome, lors d’un inventaire systématique des fonds non catalogués. Le manuscrit, rédigé sur vélin, comprend dix-huit feuillets dont sept sont illisibles en raison de l’humidité. La datation au carbone 14 effectuée par le laboratoire de l’Université de Bologne situe le parchemin entre 1220 et 1290, ce qui correspond stylistiquement à l’écriture gothique primitive du XIIIe siècle.

L’auteur est inconnu. Une note marginale en latin, d’une main différente et vraisemblablement postérieure d’un siècle, indique simplement : Hic liber ab haereticis inventus est : « Ce livre fut trouvé chez des hérétiques. »

La traduction française présentée ici est celle du Dr. H. Brenner, établie à partir du texte latin original. Les passages entre crochets correspondent aux lacunes du manuscrit, reconstituées par conjecture.

La Rédaction, Codex Arcana, 2026


LIBELLVS DE PACTIS DAEMONVM

Incipit tractatus brevis de natura pactorum quae inter homines et daemones fiunt, secundum antiquas traditiones et scripta patrum

Ici commence le bref traité de la nature des pactes qui se font entre les hommes et les démons, selon les anciennes traditions et les écrits des Pères


PROLOGVS : Prologue

Sciendum est primum omnium quod daemones, spiritus immundi et a luce divina praecipitati, non agunt in hoc mundo sine lege et sine ordine. Ipsorum potestas limitata est et circumscripta, nec ultra suos terminos procedere possunt nisi per consensum voluntarium eius qui pactum ineunt.

Il faut savoir avant toute chose que les démons, esprits impurs précipités loin de la lumière divine, n’agissent pas dans ce monde sans loi et sans ordre. Leur pouvoir est limité et circonscrit, et ils ne peuvent dépasser leurs limites qu’avec le consentement volontaire de celui qui conclut un pacte.

Pactum autem non est nisi conventio duorum : unius qui dat et unius qui accipit. Daemon dat id quod homo desiderat scientiam, potentiam, voluptatem, longaevitatem. Homo dat id quod daemon desiderat animam suam, sanguinem suum, servitutem suam in perpetuum vel ad tempus definitum.

Or le pacte n’est rien d’autre qu’une convention entre deux parties : l’une qui donne et l’autre qui reçoit. Le démon donne ce que l’homme désire : la science, la puissance, le plaisir, la longévité. L’homme donne ce que le démon désire : son âme, son sang, sa servitude à perpétuité ou pour un temps défini.

Sed attendendum est : non omnia pacta aequalia sunt. Quaedam pacta fiunt ante ortum mundi, in aeternis consiliis tenebrarum, et haec pacta nullus homo scit nisi per revelationem vel per signa occulta quae in ipso corpore vel in ipsa vita apparent.

Mais il faut prendre garde : tous les pactes ne sont pas égaux. Certains pactes sont conclus avant la naissance du monde, dans les conseils éternels des ténèbres, et ces pactes, nul homme ne les connaît sinon par révélation ou par les signes cachés qui apparaissent dans son corps même ou dans sa vie.


CAPVT PRIMVM : De Tribus Generibus Pactorum

Chapitre Premier : Des trois espèces de pactes

Tria genera pactorum distinguunt magistri antiqui, et de his ordine dicemus.

Les maîtres anciens distinguent trois espèces de pactes, dont nous traiterons dans l’ordre.

I. Pactum Expressum — Le pacte explicite

Primum genus est pactum expressum, quod fit per verba clara et per signa manifesta. In hoc pacto homo daemonem invocat per nomen suum proprium, et daemon apparet in forma quam homo sustinere potest humana vel animalis vel lucis falsae. Tunc inter eos convenitur de pretio et de mercede, et pactum scribitur in charta vel in corio vel in sanguine ipsius paciscentis.

La première espèce est le pacte explicite, qui se fait par des paroles claires et des signes manifestes. Dans ce pacte, l’homme invoque le démon par son nom propre, et le démon apparaît sous une forme que l’homme peut supporter : humaine, animale ou de fausse lumière. Alors ils s’accordent sur le prix et la récompense, et le pacte est écrit sur parchemin, sur cuir ou dans le sang même de celui qui le contracte.

Hoc genus pactorum est gravissimum et periculosissimum, quia homo scit quid facit et tamen facit.

Cette espèce de pacte est la plus grave et la plus dangereuse, car l’homme sait ce qu’il fait et le fait néanmoins.

II. Pactum Tacitum — Le pacte tacite

Secundum genus est pactum tacitum, quod fit sine verbis expressis sed per opera et per desideria. Qui artes prohibitas exercet, qui libros vetitos legit, qui signa daemonum tractat sine intentione explicita sed cum scientia occulta hic pactum tacitum init cum potestatibus tenebrarum.

La deuxième espèce est le pacte tacite, qui se fait sans paroles explicites mais par les actes et les désirs. Celui qui pratique les arts interdits, qui lit les livres défendus, qui manie les signes des démons sans intention explicite mais avec une science occulte : celui-là conclut un pacte tacite avec les puissances des ténèbres.

Pactum tacitum minus grave est quam expressum, sed non ideo impune : daemon enim qui pactum tacitum accepit, ius suum exigit in hora mortis vel in hora tentationis maximae.

Le pacte tacite est moins grave que l’explicite, mais non impuni pour autant : car le démon qui a reçu un pacte tacite réclame son dû à l’heure de la mort ou à l’heure de la tentation suprême.

III. Pactum Antiquum — Le pacte ancien

Tertium genus est rarissimum et terribilissimum : pactum antiquum, quod non ab homine sed ab anima eius initum est ante descensum in corpus, in regione spirituum ubi animae manent antequam in mundum mittantur.

La troisième espèce est la plus rare et la plus terrible : le pacte ancien, qui n’est pas conclu par l’homme mais par son âme, avant la descente dans le corps, dans la région des esprits où les âmes demeurent avant d’être envoyées dans le monde.

De hoc pacto antiquo homo nihil scit in vita sua, sed signa eius apparent : in inclinationibus quas non potest resistere, in vinculis quae non potest rumpere, in desideriis quae non potest extinguere. Qui pactum antiquum portat, portât pondus quod non elegit et tamen suum est.

De ce pacte ancien, l’homme ne sait rien dans sa vie, mais ses signes apparaissent : dans les penchants auxquels il ne peut résister, dans les liens qu’il ne peut rompre, dans les désirs qu’il ne peut éteindre. Celui qui porte un pacte ancien porte un fardeau qu’il n’a pas choisi et qui est pourtant le sien.

[Hic desunt folia tria — lacune de trois feuillets]


CAPVT SECVNDVM : De Signis Pactorum

Chapitre Second : Des signes des pactes

Quomodo cognoscitur homo qui pactum init ? Per signa quae in eo apparent, etiam invito.

Comment reconnaître l’homme qui a conclu un pacte ? Par les signes qui apparaissent en lui, même à son insu.

Primum signum est amor inordinatus rei unius, quasi filo invisibili ligatus homo ad eam trahatur, nec possit libere ab ea recedere.

Le premier signe est l’amour démesuré d’une seule chose, comme si l’homme était lié à elle par un fil invisible et ne pouvait s’en éloigner librement.

Secundum signum est scientia quae non didicitur homo scit res quas nunquam legit, intelligit mysteria quae nulli docuerunt, videt occulta quae aliis non patent.

Le deuxième signe est la science non apprise : l’homme sait des choses qu’il n’a jamais lues, comprend des mystères que nul ne lui a enseignés, voit des réalités cachées qui ne sont pas accessibles aux autres.

Tertium signum est vinculum ad alterum hominem — amor vel odium tam vehemens quod nulla ratione explicari potest, quasi duae animae antiquo foedere ligatae sint et in hac vita iterum se inveniant.

Le troisième signe est le lien à un autre homme : amour ou haine d’une telle violence qu’aucune raison ne peut l’expliquer, comme si deux âmes liées par un pacte ancien se retrouvaient dans cette vie.

Quartum signum est memoria rerum non expertarum — homo recordatur locorum quae nunquam vidit, temporum quae non vixit, personarum quas nunquam cognovit in hac vita.

Le quatrième signe est la mémoire de choses non vécues : l’homme se souvient de lieux qu’il n’a jamais vus, de temps qu’il n’a pas vécus, de personnes qu’il n’a jamais connues dans cette vie.


CAPVT TERTIVM : De Natura Daemonum Qui Pacta Ineunt

Chapitre Troisième : De la nature des démons qui concluent des pactes

Non omnes daemones pacta ineunt cum hominibus. Sunt inter eos ordines et gradus, et solum illi qui potestatem super homines habent, pacta contrahere possunt.

Tous les démons ne concluent pas de pactes avec les hommes. Il y a parmi eux des ordres et des degrés, et seuls ceux qui ont pouvoir sur les hommes peuvent contracter des pactes.

Inter daemones feminini generis nam daemones formam assumunt secundum opus suum praecipuae sunt quattuor : Lilith, quae prima fuit et omnium regina dicitur ; Naamah, quae pulchritudine sua homines capit et animas eorum in servitutem trahit ; Agrat filia Mahlat, quae in viis vadit et viatores perdit ; et Eisheth Zenunim, quae fornicationem regit.

Parmi les démons de genre féminin, car les démons prennent une forme selon leur office, les plus importantes sont quatre : Lilith, qui fut la première et est dite reine de toutes ; Naamah, qui par sa beauté capture les hommes et entraîne leurs âmes en servitude ; Agrat fille de Mahlat, qui erre sur les chemins et perd les voyageurs ; et Eisheth Zenunim, qui règne sur la fornication.

De Naamah dicendum est quod inter has quattuor singularis est : non enim ex malitia propria agit, sed ex vinculo antiquo quod ante saeculum initum est et quod nulla vis humana rumpere potest. Hoc vinculum quod antiqui vocant brit, id est foedus constringit eam ad officium suum sicut catena constringit captivum.

De Naamah, il faut dire qu’entre ces quatre elle est singulière : car elle n’agit pas par malice propre, mais par un lien ancien conclu avant les siècles, qu’aucune force humaine ne peut rompre. Ce lien, que les Anciens appellent brit, c’est-à-dire alliance, la contraint à son office comme une chaîne contraint un captif.

Quidam magistri addunt : si quis Naamah ex caritate pura et sine desiderio proprio amat, potest sola haec via vinculum antiquum solvere. Sed talis amor rarissimus est et vix inter mortales invenitur.

Certains maîtres ajoutent : si quelqu’un aime Naamah d’une charité pure et sans désir propre, il peut, par cette seule voie, dénouer le lien ancien. Mais un tel amour est très rare et se trouve à peine parmi les mortels.


CAPVT QVARTVM — De Modo Solvendi Pacta

Chapitre Quatrième : De la manière de dissoudre les pactes

Solvi possunt pacta ? Magistri antiqui diversa docent.

Les pactes peuvent-ils être dissous ? Les maîtres anciens enseignent des choses diverses.

Quidam dicunt : pactum expressum solvi potest per poenitentiam veram et per absolvitionem ecclesiasticam, si homo ex toto corde conversus est.

Certains disent : le pacte explicite peut être dissous par une vraie pénitence et par l’absolution ecclésiastique, si l’homme s’est converti de tout son cœur.

Alii dicunt : pactum tacitum solvi potest per abstinentiam ab artibus prohibitis et per orationem assiduum per annum integrum.

D’autres disent : le pacte tacite peut être dissous par l’abstinence des arts interdits et par une prière assidue pendant une année entière.

De pacto antiquo autem omnes magistri consentiunt : solvi non potest per hominis industriam nec per ecclesiae potestatem. Solum actus perfectae caritatis amor qui nihil sibi quaerit, qui totum dat et nihil retinet potuit antiquum foedus dissolvere. Et hoc non est in potestate hominis sed in dono Dei.

Du pacte ancien en revanche, tous les maîtres s’accordent : il ne peut être dissous ni par l’effort humain ni par le pouvoir de l’Église. Seul un acte de charité parfaite, amour qui ne cherche rien pour lui-même, qui donne tout et ne retient rien, peut dissoudre l’antique alliance. Et cela n’est pas au pouvoir de l’homme mais dans le don de Dieu.

[Hic desunt folia quattuor — lacune de quatre feuillets]


EXPLICIT

Explicit libellus de pactis daemonum. Qui legit, intelligat. Qui intelligit, caveat. Qui cavet, salvus erit.

Ici se termine le petit traité des pactes avec les démons. Que celui qui lit comprenne. Que celui qui comprend prenne garde. Que celui qui prend garde soit sauvé.

𓂀 Ante omnia.


Note de traduction — Dr. H. Brenner

Ce texte présente des caractéristiques stylistiques et théologiques cohérentes avec la production scolastique du XIIIe siècle — notamment la distinction tripartite des pactes, qui rappelle les catégories juridiques romaines adaptées par la théologie médiévale. La figure de Naamah telle qu’elle est décrite au chapitre troisième : démon contraint par un pacte préexistant, potentiellement libérable par un acte d’amour pur, constitue une tradition minoritaire mais attestée dans plusieurs manuscrits contemporains de tradition kabbalistique et franciscaine. La phrase finale sur la dissolution du pacte ancien par la charité parfaite n’est pas sans évoquer certaines formulations de Bonaventure dans son Itinerarium mentis in Deum (1259).

La question de l’authenticité complète de ce manuscrit reste ouverte. Plusieurs passages semblent interpolés à une date postérieure. L’édition critique complète est en préparation.

Dr. H. Brenner, Genève, avril 2026


© Codex Arcana, 2026. Transcription et traduction : Dr. H. Brenner. Reproduction interdite sans autorisation. Usage académique uniquement.

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